Bande-son : « Human », Rag’n’Bone

I’m only human, I do what I can, I’m just a man, I do what I can, don’t put the blame on me. Don’t put the blame on me.

Acharné dans sa lutte contre le monde et lui-même, Charles Vane est le produit de la société qui l’a vu naître. Profondément et violemment humain, il revient de si loin que faire ce qu’il peut, ce n’est jamais assez.

Bande-son : « Sail », Awolnation

Maybe I should cry for help. Maybe I should kill myself. Blame it on my ADD, baby. Maybe I’m a different breed, maybe I’m not listening. So blame it on my ADD, baby. Sail !

Charles Vane a un sentiment de décalage avec le reste de ses compagnons. Servir sous les ordres de Jennings le rend amer et malheureux. Pour la première fois de sa vie, il envisage de la prendre en main concrètement, afin d’être plus libre. En haut des mâts de la Bathsheba, sous une pluie fine et tiède, il dérabante le petit perroquet. Pas le temps de se perdre dans ses réflexions. Le navire d’abord.

Petit précis de matelotage, part. 1

Une des premières questions que les gens se posent à propos du métier de matelot, c’est « en quoi cela consiste », concrètement. On n’a souvent que des bribes, des images fugaces, quand on évoque le grand métier. Des souvenirs de films, un instantané ou une gravure sur le mur de chez mamie, l’évocation dithyrambique d’un romancier… On imagine un homme tenant la barre, une ribambelle de silhouette couchées sur une vergue, des gars en vareuse et casquette, la pipe entre leurs lèvres sérieuses, posant devant un navire à quai comme pour une photo de classe… Mais on se doute bien qu’ils font autre chose que tenir la barre et serrer les voiles. On en a parfois l’intuition. On se dit que ces machines de bois, de chanvre et de toile doivent nécessiter un entretien soutenu et permanent. Mais souvent, sans bien se représenter la chose.

Le matelotage, c’est le cœur du savoir-faire du gabier. C’est l’art de faire les nœuds, et les techniques d’entretien du gréement.
A bord des navires à voile de l’époque, pas ou peu d’acier. Les haubans et leurs ridoirs, les estropes des poulies, le câble de mouillage (et non la chaîne comme aujourd’hui), tout était en bout. Des tensions énormes, dans de la fibre végétale. Avant que le gabier n’exerce sa science du matelotage, il y a bien sûr le cordier, ou trévier, qui fabrique les cordages. Sans lui et son savoir-faire ancestral, il n’y aura pas de bout à manipuler du tout.
Mais une fois en mer, c’est le matelot gabier qui prend la relève. Il va devoir maintenir en état de fonctionnement tous ces cordages, les réparer, les remplacer, faire et défaire des nœuds, encore et encore, et encore.

Voici donc une petite liste, non exhaustive cela va sans dire, de quelques nœuds fondamentaux, et leur fonction.

Les nœuds marins

Le nœud de chaise : le nœud marin par excellence. Il permet d’obtenir une boucle, qui est très facile à défaire, peu importe la tension que le nœud a reçu.

Le nœud de taquet : c’est le fameux nœud où on « fait des huit » autour d’un taquet, permettant de tourner un cordage. Sur un grand voilier, on ne fait pas de demi-clefs à la fin. La demi-clef, avec la tension que reçoit le cordage, pourrait être impossible à défaire au moment voulu. Ce sont les tours autour du taquet, qui, en se serrant, maintiennent le nœud.

Le nœud de cabestan : incontournable, peu importe les circonstance. Pour amarrer une défense, une garcette qui traîne, ou n’importe quel bout à n’importe quel espar. Bien résistant, mais qui peut se défaire assez facilement si le dormant est mou.

Le nœud en huit : c’est un nœud d’arrêt, idéal pour former une épaisseur à l’extrémité d’un cordage, afin de l’empêcher de s’échapper de sa poulie. Les grimpeurs le connaissent bien, notamment dans sa version doublée, qui permet de s’amarrer solidement à une corde de rappel, par exemple. Les marins de l’époque, s’ils ne s’amarraient pas eux-mêmes, prenaient toujours le soin d’amarrer le matériel qu’ils montaient avec eux dans la mâture : couteau, épissoir, seau… Le nœud de chaise n’est alors pas le mieux indiqué, car il a tendance à glisser s’il n’est pas en tension. Le nœud de huit doublé, en revanche, ne bougera pas.

Un tour mort et deux demi-clefs : comme le cabestan, un nœud d’amarrage simple et multi-fonctions. Il est même un peu plus sécure qu’un cabestan.

Le nœud plat : c’est un nœud d’ajut, c’est-à-dire qu’il sert à ajuter (relier, assembler) deux cordages ensemble, ou deux extrémités d’un même cordage. A ne pas confondre avec le nœud de vache, le double-nœud terrien. A bord des grands voiliers, c’est un nœud plat gansé qui sert à maintenir les garcettes de ris. Plus la pression que le nœud plat exerce sur l’objet est importante, plus il tiendra. C’est pourquoi on lui préférera le nœud d’écoute lorsqu’on veut ajuter deux cordages qui ne font pas pression sur un objet.

Le nœud d’écoute : idéal quand on doit relier deux cordage d’une épaisseur différente, mais efficace également sur deux cordages de même diamètre. Il est notamment utilisé pour confectionner les mailles des filets de pêche.

Le nœud de bosse : très important sur les grands voiliers, où la tension dans certains cordages est telle qu’il sera impossible de la maintenir à la main. Quand on veut tourner une drisse par exemple, un matelot effectue ce nœud sur le dormant en tension, à l’aide d’un cordage qui a son point fixe sur le pont, pendant que les autres maintiennent la tension. Une fois bossé, on peut choquer doucement le cordage, la tension est retenue par le nœud de bosse. Le matelot peut alors tourner le cordage à son cabillot, puis défaire le nœud de bosse.

Il y a bien d’autres nœuds, des centaines à vrai dire. Mais on dit qu’il vaut mieux en connaître parfaitement une quinzaine, que l’on peut effectuer en toutes conditions et de manière appropriée, qu’une centaine que l’on ne sait utiliser correctement. On notera aussi que d’un bateau à l’autre, selon le navire, le bosco ou le capitaine, on préférera certains nœuds plutôt que d’autres.
On peut tout de même citer, parmi d’autres nœuds couramment usité, le nœud de grappin, pour amarrer un cordage de façon à ce qu’il ne glisse pas. Le nœud de pêcheur, qui ajute deux cordages, mais qui est presque impossible à défaire quand il a été mis en tension.
On peut aussi citer tous ces nœuds au nom d’oiseau et de bestiole, dont l’origine du nom m’échappe, mais qui révèle l’imagination fertile du folklore marin quand il s’agit de vocabulaire… J’en veux pour preuve le bec d’oiseau, le cul de porc, la tête de more, la jambe de chien, la gueule de loup, ou encore la gueule de raie…

Dans d’autres articles, nous entrerons un peu plus dans le vif du sujet, en présentant les travaux un peu plus techniques, plus durables, tels que les épissures, les amarrages, le fourrage…

Bande-son : « Money (That’s what I want) », Barrett Strong

Money don’t get everything, it’s true. But what it don’t get, I can’t use. I need money, that’s what I want.

Jack Rackham multiplie les petits deals à Nassau, achetant ce dont personne ne veut, et revendant ce que personne n’achète. On se moque de ses tenues bariolées, on rit de son allure dégingandée, mais au fond on se méfie de lui. Car derrière ses airs comiques, il est malin et persuasif.

Les fiches bateaux : l’Anglesea

Ci-dessus, le Götheborg, Indiaman suédois. Il naviguait plutôt dans les mers du Sud, courant 18ème siècle, et est plus gros que l’Anglesea. Mais son gréement et son allure général s’en rapproche.

L’Anglesea est armé au commerce. Il dispose d’une artillerie peu conséquente, car les armateurs préfèrent charger le navire avec le plus de marchandises possibles. Il transporte également quelques passagers. Ses effectifs réduits comparé à la taille du bateau requiert un équipage compétent, réactif et physiquement endurant.
Ses trajets sont le plus souvent des transatlantiques. Il apporte aux Antilles et aux Amériques des produits manufacturés (armes, vêtements, vaisselle, outils, et autres articles nécessaires à la colonisation), mais aussi du brandy, du cognac, du vin, des denrées non périssables comme la farine.
Quand il revient en Europe, il rapporte dans ses cales, selon s’il a fait escale aux Antilles ou aux Amériques, du rhum, du sucre ou encore du tabac, du coton, et plus tard, du café et du cacao (liste non exhaustive, bien sûr). Quand il passe par l’Amérique du Nord, il embarque de la térébenthine, des peaux, de la morue, du bois… ou des immigrés souhaitant (et pouvant) rentrer au pays.

Tonnage : 200 tonneaux
Longueur hors-tout : 47m
Tirant d’eau : 4m
Tirant d’air : 45m
Équipage : 3 officiers, 3 maîtres, un cuisinier, un chirurgien, 12 matelots
Gréement : trois-mâts carré

Bande-son : « Too old to die young », Brother Dege

You’ve got your reasons, and I’ve got my wants. Still got that feeling, but I’m too old to die yound now.

Les marins de l’Anglesea sont pour la plupart des vieux de la vieille. Ils sont suffisamment vieux pour avoir connu trop de capitaines tyranniques. Ils sont fatigués, en colère, et n’ont rien à perdre. C’est ce qui les amène à fomenter une mutinerie…

Les personnages secondaires : Jeremiah Burke

Charles Vane, Samuel Bellamy, Ruth Wolff, Jack Rackham, Benjamin Hornigold, Galway, etc… Des noms bien connus par les lecteurices du tome 1. Des personnages centraux, au même titre que nos proches, amis, famille, collègues… qu’on a appris à aimer ou détester.
Ce qui est intéressant, c’est de parler des autres. Ceux qui croisent notre route pour un jour, pour six mois, et disparaissent. Celles qui nous laissent un souvenir marquant, un visage, une phrase qui a résonné en nous. Ceux qui nous ont appris des choses qui nous survivront bien après notre mort. Celles qu’on connaît à peine, mais que déjà, on sent destinées à prendre une place prépondérante dans nos vies.
C’est de tous ces gens dont je vais vous parler pendant quelques semaines. Des personnages que vous avez croisé dans le tome 1, que vous reverrez, ou pas, mais qui d’une manière ou d’une autre, ont une histoire à raconter, comme tout un chacun.

Jeremiah Burke

C’est peut-être ce qu’il y a de plus admirable dans notre métier. Cette faculté à travailler en équipe pour la survie de tous, en dépit de tout le reste.

Il navigue depuis qu’il a 14 ans. Quand il rencontre Ruth sur l’Anglesea, il en a 45. C’est un des plus vieux du bord.
Il vient d’un milieu modeste, fils d’un trévier (ancien nom du voilier) et d’une domestique. Enfant, il apprend le métier de voilier avec son père. Il fait un premier embarquement en tant que mousse, car son père, qui souhaite le voir reprendre son affaire, veut qu’il navigue un peu pour comprendre en pratique le comportement des voiles en mer.
Mais Jeremiah prend goût au métier, malgré les brimades et les bizutages qu’il subit, comme tout mousse de cette époque. Il navigue comme matelot pendant quelques années sur un navire de la Navy. Il connaît un ou deux officiers irascibles, mais qui ne parviennent pas à le dégoûter du métier. Il grimpe les échelons jusqu’à devenir second maître. Mais il tombe un jour sur un maître d’équipage particulièrement violent et tyrannique avec ses matelots. Jeremiah essaie d’abord de le raisonner, sans succès. Alors il en réfère à la hiérarchie, mais le bosco en question est intouchable. Il est puni pour avoir voulu faire bouger les lignes. A la fin de l’embarquement, son contrat n’est pas renouvelé, et il ne trouve plus de travail dans la Navy.
Il est embauché dans la marine marchande, sur un schooner qui fait du cabotage entre la Bretagne et l’Angleterre. Il enchaîne les embarquements et les bateaux, parfois matelot, parfois bosco. Il y voit tout ce qu’on peut voir sur un bateau, des pires injustices aux plus beaux moments de cohésion. Il rencontre des capitaines humains et généreux malgré leur position inconfortable, comme des tyrans sans cœur.

En 1705, effort de guerre aidant, il retrouve une place dans la Navy, mais en tant que matelot. il embarque sur une frégate qui escorte des navires transportant de l’huile d’olive entre Majorque et Plymouth. Il y reste trois ans, avant d’embarquer sur l’Anglesea.
Sept ans de métier sur l’Anglesea, trois capitaines. Mills est de loin le pire qu’il ait eu de toute sa carrière, mais en ces temps de paix, il aurait bien eu du mal à trouver du travail ailleurs. Alors il tient bon, serre les dents. Malgré sa lassitude, il n’a pas perdu l’amour du métier.

Le métier selon Jeremiah Burke :

Contrairement à d’autres, il ne pardonnera jamais ceux qui l’ont tourmenté quand il était jeune mousse. Il ne développera pas cette espèce de fascination morbide que les jeunes développent pour les anciens qui les harcèlent. Bien loin de lui l’idée d’en faire des mentors intouchables dont il faut s’inspirer. Il tient bon le temps qu’il faut, grâce à un ancien plus progressiste que les autres, qui lui apprendra le métier avec patience et bienveillance. Jeremiah attribue ses connaissances et ses compétences à cet homme et seulement lui, considérant que s’il est devenu bon marin, c’est en dépit du traitement des brutes insensibles qui ont essayé de lui apprendre par la force, et certainement pas grâce à eux.
Quand son mentor part à la retraite, il est matelot qualifié, et est en mesure de former les novices. De là, il n’aura de cesse de reproduire ce que son mentor lui a appris. Il transmet avec la même douceur, la même passion, et quand un de ses poulains butent sur quelque chose, c’est lui qui se remet en question, et non pas la légitimité de son apprenti.
Ses gabiers sont ses « jeunes », il les éduque, les réprimande et les protège comme un parent sévère mais aimant.
Il a une affection particulière pour Ruth, car il se sent responsable d’elle (il sait que sans lui, elle n’aurait pu apprendre le métier et s’intégrer sur l’Anglesea). Elle est son ouvrage, sa fierté, sa meilleure publicité.

C’est un puits de connaissance, et il est doté d’un caractère trempé et intransigeant envers ses égaux, ce qui le rend intouchable par ses collègues, qui ne comprennent pourtant pas toujours cette bienveillance envers les nouveaux.
Pour eux, la bienveillance et l’affection se gagnent. Elles se méritent. Ce n’est pas une condition sine qua non. On peut les comprendre, puisque c’est ce qu’on leur a appris, à grands renforts de coups de pied dans le derrière et de taloches sur le crâne. Pour Jeremiah, c’est l’inverse : il faut respecter l’intégrité des novices et leur accorder attention et confiance dès le départ, sans condition, pour espérer en faire de bons marins, capables de dispenser ces mêmes valeurs par la suite. Aux yeux de Jeremiah, ce sont le mépris et la violence qui se gagnent. Il est capable de détester et de violenter, mais seulement ceux qui l’ont mérité. Et souvent, les hommes qui parviennent à se faire détester de Jeremiah sont au moins ses égaux, souvent ses supérieurs.

Jeremiah Burke, avec ses yeux bleus auréolés de cernes sombres, ses traits tirés et son visage émacié, son teint cireux, ne respire pas la santé. Pourtant, hormis un mal de dos chronique, il a la même énergie et la même vivacité d’esprit et de corps que les jeunes. Son regard fatigué respire la bonté, et son sourire est généreux, malgré les dents qui lui manquent. Rares sont ceux qui sont insensibles à sa personnalité.

Bande-son : « If I ever leave this world alive », Flogging Molly

If I ever leave this world alive, I’ll thank for all the things you did in my life. If I ever leave this world alive, I’ll come back down and sit beside your feet tonight. Wherever I am, you’ll always be more than just a memory.

En quittant Londres, Ruth Wolff a laissé derrière elle une personne. Une seule. Bill, le vieux poissonnier du quai des Douanes. Sans lui, sans ce qu’il lui a appris, jamais elle ne serait partie. Jamais elle ne l’oubliera, et son plus grand regret est de ne pas pouvoir lui faire savoir qu’elle va bien, qu’elle est libre, et heureuse.

Le décor : New Providence

Nassau, 1716. Une brise chaude comme le rhum dans la gorge. L’ambre des nuits fauves qui brille et ruisselle sur les verres des lampes. Des cahutes qui émergent des buissons, des tentes sur le sable, des maisons de bois et de guingois. La sueur sur les fronts noirs, tannés, dorés, ridés. Les couleurs arrogantes des fleurs et des poissons. Leur odeur, capiteuse et entêtante. Derrière les hommes, un sillage invisible, entêtant, de goudron et de poudre à canon. Le musc et le santal, la rose et les effluves de poisson et de viande fumée qui restent sur les mains des femmes, dans leur cou. Âcreté de la pisse dans la terre battue, les haut-le-cœurs irrépressibles au-dessus des tas de merde qui s’amoncellent sous les fenêtres. Le palais frémissant sous l’acide sucré des fruits, le sel qui sèche sur les pieds calleux, le sel d’une peau moite, frissonnante de désir, le sel de la viande, le sel qui rend les vêtements raides et les cheveux secs. Le sable entre les doigts, la douceur d’un pétale, les écailles du gecko et celle de la daurade. La carcasse d’une langouste en morceaux, celle d’un homme mort dans un talus. La corne au fond des paumes, les poils qui se hérissent un bras rugueux, la barbe qui trempe dans le verre, l’épaisseur du lin, la légèreté du coton. Une arythmie du quotidien, des jours profanes, où chaque jour est maudit car aucun n’est Saint. Insolente indolence, des après-midi endormis, de la fraîcheur fugace de l’aube au vent tiède du soir. Synesthésie des sens, kaléidoscope d’émotions, de la liesse d’un fou rire à la détresse d’une énième mort, de la fureur d’une offense à la terreur d’une arme chargée sur la tempe. Ici, vivent les damnés, les pestiférées, les renégats et les bâtardes. Les oubliées, les évadés, ces malheureux qui n’avaient aucune chance ailleurs et ces fous qui avaient pourtant le choix. Une insulte à la société, une erreur de l’Histoire, une ode à la violence. Nassau, un coin du temps et de l’espace où viennent mourir celles et ceux à qui on a interdit de vivre.